La cybersécurité n’est pas une affaire de moyens

PAR Mélodie Kudar - Membre de la commission Numérique du CNB, SAF Versailles – Candidate CNB

L’escroquerie est d’une simplicité désarmante : un·e attaquant·e entre dans votre messagerie, y repère un message contenant vos coordonnées bancaires, les remplace par les siennes et laisse le courrier partir. La plupart des victimes sont des avocat·es dont l’adresse mail n’est pas sécurisée.

 

QUAND NOTRE BOÎTE MAIL DEVIENT UNE FAILLE DÉONTOLOGIQUE

Le scénario est le suivant : un·e attaquant·e prend la main sur une messagerie d’avocat·e et intercepte les messages. Il y trouve un relevé d’identité bancaire, y substitue le sien et le transmet, selon le sens du flux, au client ou à la cliente débiteur·ice ou à la CARPA. Les fonds partent. Ils ne reviennent pas. La suite : perte du·de la client·e, mise en cause de la responsabilité civile professionnelle, poursuites déontologiques et atteinte à la réputation.
Cette fraude, ne vise pas nos secrets, elle vise ce que nous avons de plus banal : un RIB envoyé par courriel, un mardi, entre deux audiences. Elle ne suppose aucune prouesse technique, seulement une boîte mail mal ou pas protégée. Et elle prospère d’abord chez celles et ceux qui exercent avec une adresse mail personnelle, sans nom de domaine professionnel, non sécurisée, souvent gratuite, c’est-à-dire très souvent dans les petites structures.

MUTUALISER PLUTÔT QUE SUBIR

Depuis sa feuille de route cybersécurité de décembre 2022, le Conseil national des barreaux (CNB) a fait le choix de financer intégralement « e-Mail », une messagerie chiffrée hébergée en France, qui donne à chacun·e une adresse en prenom.nom@avocat.fr. Elle est déjà payée par l’avocat·e, via ses cotisations.
Communiquer son RIB depuis une messagerie grand public, sans procédure de vérification, place le cabinet à un niveau de risque « très vraisemblable ». Une messagerie sécurisée, un canal distinct pour les coordonnées bancaires et un appel de confirmation font tomber le même risque à « invraisemblable ». Ce n’est pas une opinion : c’est ce que le secret professionnel exige de nous.
Le CNB met aussi à disposition d’autres outils, soumis aux mêmes exigences, notamment :
E-Partage, qui permet de transmettre gratuitement un fichier chiffré d’un gigaoctet avec accusé de téléchargement (global ou personnalisé), et offre ainsi la possibilité de faire circuler des coordonnées bancaires par ce canal plutôt que par un courriel,
E-Drive, payant mais à tarif négocié, assure le stockage de nos données de manière sécurisée, et une nouvelle version sera bientôt accessible depuis l’explorateur de fichiers,
E-Facturation électronique répond à la réforme de la facturation électronique à un tarif négocié.

Ce financement est un choix politique, et c’est celui que le SAF défend : mutualiser, au moyen de nos cotisations, ce qu’aucun cabinet isolé ne peut obtenir seul, de sorte qu’un·e avocat·e qui exerce seul·e dispose du même chiffrement qu’une grosse structure. C’est la même logique qui a conduit le CNB à s’associer, en février, au Legal Data Space : la dépendance à des infrastructures étrangères n’est pas un sujet d’informaticien·nes, c’est une question d’État de droit.
Rien de tout cela n’allait de soi. Ces arbitrages se sont gagnés en commission, en assemblée générale, budget après budget, contre d’autres priorités possibles, et il a fallu à chaque cahier des charges remettre le secret professionnel et l’intérêt notamment des petites structures en première ligne. C’est un travail sans public, qui ne se voit que le jour où il manque.

INFORMER, FORMER, ACCOMPAGNER

Restent celles et ceux que personne n’a encore convaincu·es, et i·elles sont nombreux·ses. L’annuaire des avocat·es du CNB, alimenté par les adresses que les ordres y inscrivent, recense environ 25 000 adresses en gmail.com, orange.fr, outlook.fr, yahoo.fr, wanadoo.fr ou hotmail : près d’un tiers de la profession travaille donc avec une messagerie grand public, non sécurisée, c’est-à-dire précisément le profil des premières victimes de la fraude au faux RIB, notamment.
Pour ces consœurs et confrères, la messagerie chiffrée est déjà payée : l’obstacle n’a jamais été le prix, il est de savoir qu’elle existe et de s’en saisir. Ce n’est pas un reproche qui leur est adressé. C’est notre tâche à toutes et tous, dans les barreaux comme au CNB : informer, former, accompagner celles et ceux qui n’ont ni service informatique, ni temps ou envie à y consacrer.
Construire ne suffit pas, un outil que la profession ignore ne protège que celles et ceux qui savaient déjà le chercher.

DÉMATÉRIALISATION : QUI PAIE, QUI DÉCIDE, QUI RESTE DEHORS ?

La cybersécurité n’est qu’une pièce d’un ensemble plus vaste, et c’est là que le numérique redevient un sujet politique.
L’État dématérialise à marche forcée et nous en transfère la facture. La facturation électronique s’impose à nous sans que nous l’ayons demandée, et chaque cabinet en paie la mise en conformité. Ce sont toujours les mêmes qui absorbent ces coûts : les structures sans service administratif, celles qui participent activement à l’aide juridictionnelle en défendant les plus démuni·es, celles et ceux qui s’installent…
Dans le même mouvement, la dématérialisation des démarches éloigne du droit celles et ceux qui n’ont ni connexion, ni équipement, ni la langue pour remplir un formulaire en ligne. Nos client·es, souvent. Un numérique qui protège l’avocat·e mais tient le·a justiciable à distance n’est pas un progrès, c’est un tri.
Voilà les combats que nous entendons continuer à porter au CNB : que les outils de la profession restent mutualisés et hébergés chez nous plutôt que loués à des sociétés qui ne nous doivent rien, que la charge des réformes numériques cesse de peser d’abord sur les cabinets les plus fragiles et qu’aucune procédure ne devienne accessible aux seul·es justiciables qui savent cliquer.
D’où les questions que la profession ne s’est pas encore posées. Combien de temps paierons-nous seul·es la facture de réformes numériques que nous n’avons pas demandées ? Comment former celles et ceux que le numérique laisse au bord du chemin ? Et que devient l’accès au droit lorsqu’il faut désormais un identifiant et une connexion pour faire valoir ses droits ? Ce débat n’appartient pas aux technicien·nes. Il nous appartient.

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