UGO IANNUCCI (1933-2021) – La force du destin

Une grande figure du barreau lyonnais, Ugo IANNUCCI, vient de s’éteindre le 12 septembre 2021. Il avait activement participé à la création de la section lyonnaise du SAF dès 1974. La même année, au premier congrès du SAF à Grenoble, il était intervenu pour aborder plusieurs thèmes : rôle de la défense, patrimonialité et évaluation des honoraires. Sous son impulsion la section lyonnaise développera ses thèses sur la fonction de défense.

Ugo IannucciLe père d’Ugo, fuyant l’Italie mussolinienne, s’était réfugié en 1923 à Lyon. Un militant antifasciste qui lors de l’Occupation lutta au sein des F.T.P.-MOI qui comptèrent parmi les groupes de résistants les plus déterminés. Né en 1933, Ugo grandit dans le quartier de Gerland, vivant dans une de ces baraques en planches qui composaient l’habitat des réfugiés et des immigrés. Il n’oubliera jamais d’où il venait et l’ouvrage qui lui fut consacré par Claude Carrez s’intitule Des baraques aux barreaux : itinéraire d’un fils d’antifasciste italien.
Étudiant en droit, il devient responsable de l’Union des étudiants communistes de Lyon et participe en 1957 à un festival de la jeunesse qui se tient à Moscou. C’est l’occasion de rencontres lui permettant de prendre la mesure des crimes commis sous le régime stalinien.
Le 2 mai 1959 il s’embarque pour l’Algérie, appelé du contingent et se retrouve soldat de deuxième classe. Fidèle à ses idéaux, il s’opposera à la pratique de la torture et sera affecté comme instituteur à Palestro. Jusqu’à la fin de sa vie il recevra des lettres d’anciens élèves reconnaissants.
Il consigne ses impressions et ses réflexions sur un cahier d’écolier qu’il publiera en 2000 sous le titre Soldat dans les gorges de Palestro : journal de guerre.
Il s’inscrit au barreau de Lyon en 1961 et lors de la séance solennelle de rentrée du stage en décembre 1964, choisit comme sujet de discours La première insurrection des canuts.
Il exerce à compter de 1971 au sein d’une des premières SCP de France qui se donne pour but essentiel d’assurer la défense des travailleurs et des plus démunis.
Dès 1967 il avait créé avec son ami Roland Sgorbini la première permanence juridique sur les lieux de travail dans les locaux de l’usine Berliet de Vénissieux. Cette permanence se poursuivra avec les concours successifs de Michel Lenoir et Pierre Masanovic.
Il s’implique dans la vie professionnelle avec la force de son engagement pour l’activité syndicale. En 1972, président de la section UJA de Lyon, il dénonce la condition pénitentiaire. Il exigera en toutes circonstances le respect scrupuleux de la dignité des personnes.
L’année suivante, c’est aux côtés de Joë Nordmann qu’il dépose une plainte fondée sur la notion de crime contre l’humanité à l’encontre de Paul Touvier. Il faudra 20 années de procédure pour obtenir la condamnation du premier français condamné pour crime contre l’humanité.
En 1987, Ugo est partie civile dans le procès de Klaus Barbie.
À l’occasion d’une mission d’observation en Espagne, il constate que le barreau de Barcelone, propriétaire d’un immeuble au centre de la ville, peut organiser en toute indépendance la défense collective de personnes poursuivies pour motifs politiques. De retour à Lyon, il milite activement pour la création d’une maison des avocats qui sera inaugurée en juin 1975. Un modeste appartement, mais c’est la première maison des avocats. En novembre 1989, il est très largement élu bâtonnier à la veille de la mise en œuvre de la nouvelle profession, ce qui témoigne de sa faculté à nouer des amitiés au-delà des clivages sociaux et politiques.
Ses premiers mots seront dans le droit fil de son engagement : « L’avocat n’est pas seulement un manipulateur de textes ou un rédacteur d’actes et de conclusions. Il doit demeurer un homme de culture, un homme de son temps, utilisant pour la défense le droit et l’impertinence, le courage et la générosité. Dans les cas exceptionnels, il doit être l’homme de la rébellion. »
Soucieux du rôle essentiel de l’avocat, il met en place dès 1990 les premières consultations gratuites pour les mineurs. Il préside la commission des Droits de l’homme du barreau de Lyon jusqu’en 1999 et deux ans après avoir pris sa retraite, il accepte en 2002 de présider la chaire lyonnaise des droits de l’homme.
Son souci d’inscrire le barreau dans la modernité va de pair avec celui de garder la mémoire du passé pour mieux affronter l’avenir. Il crée la commission histoire du barreau dont les premiers travaux permettront l’édition de deux volumes écrits par l’historienne Catherine Fillion sur le barreau lyonnais de la IIIe République à la Libération.
Il avait également participé à la rédaction d’un ouvrage collectif intitulé Deux siècles de mémoire judiciaire à Lyon.
C’est le même souci de tirer les leçons de l’histoire qui l’anime lorsqu’en partenariat avec la maison d’Izieu et le Centre d’histoire de la résistance et de la déportation, il organise des voyages pour des élèves à Auschwitz et à Cracovie.

Photo de groupe de la promotion 2011

Rentrée du barreau de Lyon – Janvier 2011

La promotion de l’école des avocats Rhône-Alpes de 2011 l’avait choisi comme parrain et portait son nom. Il marquait ainsi son intérêt pour la jeunesse de la profession, à laquelle il avait rappelé la nécessité de « faire valoir notre éthique, en échappant à la logique du profit, en privilégiant le service, en faisant simplement preuve de courage et de générosité ».
À l’occasion d’un discours de rentrée il tenait aux futurs confrères le propos suivant : « C’est la grandeur de nos barreaux de mettre la défense au-dessus des clameurs de la foule. Il vous appartient, au premier chef vous qui arrivez, d’entretenir cette flamme. »
Il laisse le souvenir d’une personnalité attachante, à l’amitié parfois rugueuse, mais toujours exigeante et fidèle. Il jetait un regard lucide sur sa génération marquée par l’espérance révolutionnaire. Recevant la médaille du bâtonnat il déclarait : « J’ai combattu toute ma vie avec les miens au nom d’un idéal qui pour moi conserve toute sa valeur, mais aveuglé par l’engagement et la fidélité, je me suis parfois éloigné des vertus créatrices du doute. »