Tribune des 3000 magistrats et après ?

Vers une mobilisation de l’ensemble des services publics ?

Le SAF : Vous avez signé une tribune le 23 novembre 2021 dans laquelle vous dénoncez l’approche « gestionnaire » de la justice et soulignez la « discordance » entre la volonté de rendre une justice de qualité et la réalité du quotidien. Quelle est la position des magistrats aujourd’hui quelques mois après la tribune ?
ML : Tout d’abord ce que nous ressentons, c’est une libération de la parole de nos collègues et du personnel judiciaire de manière plus générale. Nous échangeons beaucoup plus sur nos conditions de travail et cette tribune a favorisé l’ouverture à l’autre.
Mais concrètement, nous sommes dans l’attente aujourd’hui…
Les chefs de juridiction et de Cour ont fait remonter leurs besoins en ressources humaines. À titre d’exemple, dans ma juridiction, à Boulogne-sur-Mer, les effectifs du parquet seraient doublés si on tenait compte de la proposition du Procureur général.
Nous ne sommes pas dupes des annonces faites par le Ministre et nous connaissons la réalité des chiffres ; une réalité parfaitement démontrée par les syndicats de magistrat et de greffe.
Sur la pérennisation des emplois contractuels, là encore tout dépend quelles missions seront pérennisées. Je suis globalement très défavorable au fait que des missions juridictionnelles leur soient confiées, notamment parce qu’ils ne disposent pas des garanties de nos statuts mais aussi parce que leur formation n’est pas adaptée.
Les recrutements se sont généralement faits à la hâte et sans considération de la nature réelle des besoins. Le but était, comme toujours, de vider « les stocks ».
Aussi, des groupes de travail se forment pour améliorer la prise en charge de la souffrance au travail, avec la venue de psychologues au sein des juridictions notamment.
Par ailleurs, nous nous sommes confrontés à certaines difficultés quant aux modalités de notre mobilisation puisque nous sommes toujours tenus par l’intérêt du justiciable et honnêtement il est évidemment très difficile de faire peser le poids de nos mobilisations sur eux. Mais dans la mesure où l’état actuel de la justice implique une certaine maltraitance du justiciable, je ne sais pas jusque quand nous tiendrons dans cette logique.

Le SAF : Dans la tribune, il est particulièrement dénoncé les conditions de travail difficiles, auxquelles s’ajoutent des injonctions d’aller toujours plus vite et de faire du chiffre. Les stocks sont gérés mais à quel prix ?
ML : Au prix du respect de la loi. Chaque jour des magistrats ne respectent pas la loi dans le cadre de leurs missions parce qu’ils n’ont pas les moyens de le faire. Ce prix, il va avec la maltraitance du justiciable et donc nécessairement du personnel judiciaire. Si un magistrat n’a plus le temps d’écouter, il renvoie au justiciable qu’il ne veut pas l’écouter et c’est la même chose lorsqu’on demande aux avocats de faire vite. Cela crispe les relations entre nous, brise la confiance dans la justice. C’est à partir de là que naît le sentiment de perte de sens de notre métier. Nous avons choisi ces métiers parce que nous sommes juristes, mais aussi parce que nous aimons l’humain. Enlevez l’humain, et nous ne devenons que des machines à appliquer le droit. Évidemment cette gestion implique également des sacrifices personnels. Beaucoup de collègues ont sacrifié leur vie privée.

Le SAF : Cette dégradation du service public de la Justice n’est pas nouvelle. Depuis de nombreuses années, le budget n’est pas à la hauteur et les impératifs de faire du chiffre prennent le dessus sur la qualité. Ces difficultés se retrouvent également dans les autres services publics. Quand un État délaisse sa justice, sa santé et son éducation, il y a des risques certains pour la démocratie. Faites-vous le même constat ?
ML : Nous partageons évidemment le même constat. Nous sommes une autorité judiciaire mais aussi un service public. Ce qui était frappant au moment de la publication de la tribune et des semaines qui ont suivi, c’était d’entendre des médecins, infirmiers, professeurs, partager les mêmes constats que nous, avec les mêmes mots. Et pour toutes et tous, la préoccupation première c’était d’obtenir des moyens pour bien traiter celui ou celle que nous avions en face de nous : le patient, l’élève, le justiciable. Sans services publics, nous pourrions nous interroger sur l’intérêt de l’existence de l’État et c’est extrêmement dangereux. Quand les citoyens verront que leurs services publics ne remplissent plus leurs missions, et que le privé prendra le dessus, nous basculerons nécessairement vers une autre forme de société beaucoup moins égalitaire, beaucoup moins juste et démocratique.