Laure Heinich, candidate au CNB – SAF Paris
Pourquoi avoir choisi la fiction pour évoquer notre métier ?
L.H. : L’essence du métier d’avocat·e est méconnue du grand public, nous demeurons « celles et ceux qui mentent », les « immoraux ». Or, l’avocat·e est « amoral·e » mais légaliste. Cela doit être martelé. Les avocat·es de mon roman sont aux prises avec les tourments humains que l’institution tente de faire entrer dans des cases juridiques. Ce que savent les avocat·es, c’est qu’il existe plusieurs vérités qui méritent d’être montrées ; nous peinons à les faire émerger, en particulier celle de l’accusé·e. Or, la littérature a ce pouvoir d’incarner toutes les vérités à travers différents personnages – de les humaniser.
Je ne voulais pas écrire un livre sur la justice mais sur le fait de rendre justice. Il fallait un roman. J’étais obsédée par l’idée que le lecteur ou la lectrice soit contraint·e de suspendre son jugement, qu’iel ne puisse pas prendre parti. La littérature est peut-être ma façon de réparer la justice.
Ton livre traite d’une accusation de violences sexuelles : Rebecca, médecin hospitalier, accuse son collègue Baptiste, qu’elle connaît bien et qu’elle a toujours respecté, de l’avoir agressée dans la salle de garde de l’hôpital. Pourquoi avoir choisi ce thème ?
L.H. : La vague #metoo questionne la société et la justice sur ses insuffisances mais aussi, sur ses incompatibilités. Jusqu’où pouvons-nous considérer une preuve en matière sexuelle ? La société se demande pourquoi le ou la juge ne se contente pas d’une dénonciation. C’est, pour le lecteur ou la lectrice, une lutte contre soi, parfois contre-intuitive qui interdit la pensée binaire.
Mes personnages sont de bons médecins et tout le contraire du sordide. Iels se retrouvent dans une situation des plus tragique et des plus romanesque : iels s’opposent et n’ont pas de témoin. La situation est d’emblée inconfortable pour le lecteur ou la lectrice qui appréhende la difficulté de juger. Plus iel a d’informations et moins iel sait. Le lecteur ou la lectrice ne vit pas la scène de bascule qui dure trois minutes mais en vit les conséquences, la déflagration sur Baptiste et Rebecca, l’onde de choc sur la famille, les collègues. À travers les personnages, la lectrice ou le lecteur éprouve la morsure des remords et l’angoisse de tout perdre mais aussi les nécessités contradictoires, aimer encore un homme accusé, le maintenir en poste puisqu’il sauve des gens. Doit-iel se faire petit.e juge ou laisser la justice faire ? Le temps judiciaire, infini, est un personnage du livre : peut-on s’abstenir de jugement dans la durée, quand tout le monde s’épuise et que tout devient suspect ?
Mon juge finit par (se) poser la question qui traverse le livre, est-ce qu’on s’en sort toujours par la loi ?
Ton roman a pour trame de fond le milieu hospitalier, pourquoi ?
L.H. : L’hôpital est le miroir de la justice, véritable réceptacle de la vie humaine. Le parallèle entre les deux institutions est frappant, il suffit d’écouter les discours, des soignant·es et des auxiliaires de justice. Les conditions d’exercice des uns et des autres ne leur permettent pas d’exercer le métier qu’ils ont choisi. Dans le roman, les médecins se retrouvent sur un terrain judiciaire, aussi misérable que leur hôpital, iels vivent la violence de ce que vivent les patient·es ou les justiciables. Baptiste et Rebecca sont urgentistes, iels travaillent à la chaîne avec des patient·s qui s’entassent sur des brancards – exactement comme les avocat·es aux comparutions immédiates. Personne n’a pourtant prêté serment pour malmener les gens.




















