Défendre une personne poursuivie, étrangère, détenue, contestataire ou impopulaire, c’est parfois s’exposer soi-même, en tant qu’avocat·e, aux pressions de l’opinion,
aux campagnes de haine et aux attaques ad hominem. Ceux qui plaident contre les ennemis de chaque époque le savent : des terroristes aux mineur·es délinquant·es, c’est la médiatisation qui porte en germe la menace, le plus souvent, pour celui qui défend. Pourtant les choses ont changé depuis les cercueils déposés dans les boites aux lettres de cabinet et les chemises déchirées par la foule à la sortie des palais.
Les menaces sont désormais parfois institutionnelles.
Depuis le début de ce mandat, le Conseil national des barreaux (CNB) a été alerté à plusieurs reprises de tentatives d’ingérence des administrations de l’État dans l’exercice de la profession. Les situations signalées faisaient apparaître des pressions susceptibles de porter atteinte au secret professionnel, à la liberté d’expression et à l’indépendance de la défense. Ici un avocat menacé de poursuites pénales pour avoir refusé de remettre à une administration une pièce appartenant à son client, avant que des poursuites disciplinaires ne soient sollicitées contre lui. Là, une avocate mise en cause par l’administration pénitentiaire en raison du contenu de ses plaidoiries, de ses prises de parole publiques et même de sa tenue vestimentaire pendant qu’ailleurs une Préfecture interdisait l’accès aux Conseils des exilés lors de leurs convocations ou que des confrères et consœurs se trouvaient convoqué en audition pour avoir critiqué (par la voie contentieuse) la partialité d’une Présidence.
Il ne s’agit pas de dysfonctionnements administratifs mais d’une tentation : celle de surveiller la Défense, de contrôler la manière dont les avocat·es exercent leur mandat et de faire peser sur elles et sur eux la menace d’une sanction lorsqu’i·elles refusent de se soumettre. Derrière l’attaque contre l’avocat·e, la remise en cause de son secret, de sa présence ou de sa liberté de parole, c’est le justiciable qui est atteint et la possibilité d’être défendu·e qui est fragilisée.
Face à ces tentatives d’intimidation et de contrôle, les élu·es du SAF au CNB ont été moteur d’une réaction institutionnelle et nationale. L’institution a d’abord rappelé que l’indépendance de l’avocat·e et le secret professionnel ne sont pas des privilèges corporatistes, mais des garanties fondamentales pour les droits et libertés des justiciables et pour l’État de droit. Cette mobilisation a abouti à l’adoption, le 20 septembre 2024, d’une résolution dénonçant les tentatives d’intimidation et les atteintes à l’indépendance des avocat·es par les administrations.
Mais les attaques ont toutefois changé d’échelle. Aux pressions institutionnelles s’ajoutent désormais les campagnes de haine en ligne, qui visent les avocat·es en raison des causes qu’i·elles défendent, des personnes qu’i·elles assistent ou des positions qu’i·elles prennent.
Elles sont le fait de hordes plus ou moins anonymes qui menacent, intimident et tentent d’imposer par la peur davantage de précaution et moins de liberté à l’avocat·e : aux confrères les menaces de mort auxquelles s’ajoutent pour les consœurs les appels au viol, et pour tous·tes les atteintes à la réputation professionnelle se multiplient, parfois assorties de la publication de données personnelles. Ces attaques cherchent à isoler les confrères et consœurs, à les épuiser et à les dissuader de continuer à défendre. Elles empiètent jusque dans leur vie personnelle et atteignent parfois leur santé.
Plusieurs camarades en ont fait la douloureuse expérience parce qu’ils défendaient ici des étrangers, là des victimes de violences racistes ou homophobes.
Il faut le dire clairement : intimider un·e avocat·e parce qu’i·elle défend une personne étrangère, un·e militant·e, un·e détenu·e, un·e manifestant·e, un·e syndicaliste, c’est chercher à intimider l’ensemble de la profession. C’est adresser un avertissement à tous les autres : « Ne contestez pas. Ne prenez pas la parole. Ne défendez pas. »
À cette logique de peur, nous avons voulu opposer une logique de solidarité.
Les élu·es SAF au CNB ont su conduire l’institution au-delà du simple constat, vers l’action, et au-delà de l’alerte individuelle, vers une réponse résolument collective.
C’est ainsi qu’à l’initiative de la commission Libertés et droits de l’Homme, le CNB a adopté, le 12 septembre 2025, une résolution exprimant son soutien total et inconditionnel aux avocat·es menacé·es. Pendant six mois, j’ai présidé des travaux qui nous ont permis de recenser les campagnes de haine en ligne visant les avocat·es, de recevoir nos confrères et consœurs pour entendre ce qu’i·elles auraient voulu recevoir comme soutien, d’examiner les dispositifs existants et de formuler des propositions. Le travail de la commission a trouvé une traduction concrète avec l’adoption d’un protocole d’intervention du CNB en cas de menace exercée contre un·e avocat·e dans le cadre de son activité professionnelle.
Ce protocole organise une réponse rapide, collective et humaine. Il prévoit la désignation de deux élu·es référent·es ainsi que d’au moins un·e salarié·e permanent·e afin d’assurer la continuité du suivi après un signalement. Ils seront chargés de prendre contact avec l’avocat·e menacé·e en adaptant les modalités d’échange à sa situation : entretien direct, maintien d’un intermédiaire, visioconférence, téléphone ou rencontre en présentiel.
Le protocole prévoit le recueil des informations sur la nature, la date et l’ampleur des menaces, la vérification de leur persistance, l’identification des autres confrères et consœurs éventuellement concerné·es, l’examen des démarches engagées et la coordination avec le bâtonnier. Il impose également de prendre en considération la situation personnelle de l’avocat·e, ses facteurs d’inquiétude et ses facteurs de protection.
Le protocole prévoit par ailleurs une orientation, un dispositif d’accompagnement et un·e psychologue, avec une prise en charge financière pouvant aller jusqu’à cinq séances par le CNB. L’institution organise un suivi dans le temps, avec une reprise de contact à trois et six mois après le premier échange.
L’adoption de ces résolutions constitue une avancée importante. Elle montre que la profession peut se mobiliser lorsqu’elle refuse de banaliser les intimidations et les violences dirigées contre celles et ceux qui défendent. Parce que nous l’avons portée, le Conseil national des barreaux a ainsi organisé une réponse collective, capable d’alerter, de protéger, d’accompagner et, lorsque cela est nécessaire, de soutenir au contentieux les confrères et consœurs attaqué·es.
Dans une période où les discours autoritaires progressent, où les étranger·es, les militant·es, les justiciables précaires et les défenseur·euses des droits sont désignés à la vindicte, défendre les avocat·es menacé·es est une exigence démocratique. Il ne s’agit pas de réclamer une protection particulière pour une profession privilégiée. Il s’agit de préserver l’espace de la défense, c’est-à-dire l’un des derniers lieux où l’État, l’administration ou des majorités politiques peu soucieuses des droits fondamentaux, au nom d’un populisme triomphant, peuvent encore être contestés au nom du droit.
Au-delà de l’affaire individuelle, l’avocat·e devient désormais une cible. Celles et ceux qui veulent imposer un agenda politique réactionnaire, affaiblir les libertés publiques et désarmer les contre-pouvoirs ne s’embarrassent ni de vérité ni de contradictoire.
La réponse doit être claire : nous ne renoncerons ni à défendre, ni à plaider, ni à dénoncer. Et lorsqu’un·e avocat·e est attaqué·e pour le seul exercice de sa mission, c’est à la profession qu’il appartient de se tenir à ses côtés.
Lorsque la parole de haine devient une stratégie de désignation, lorsque des professionnel·les sont nommément exposé·es comme les prétendu·es responsables d’un désordre politique ou civilisationnelle, lorsque leurs coordonnées professionnelles sont diffusées à un public chauffé à blanc, il faut aussi utiliser l’arme du contentieux contre celles et ceux qui menacent.
L’affaire qui a opposé dix avocat·es qui exercent en droit des étranger·es à un magazine d’extrême droite en offre une remarquable illustration.
Elle montre qu’une campagne de stigmatisation peut et doit être combattue devant les tribunaux, non seulement au nom des confrères et consœurs directement visé·es, mais aussi au nom de l’intérêt collectif de la profession et de la défense des droits des justiciables eux-mêmes.
Dans une mécanique bien connue des mouvements réactionnaires le magazine fabriquait un récit de crise, identifiait des boucs émissaires et exposait publiquement les responsables, en consacrant notamment un « podium des avocats des clandestins », mentionnant les noms, prénoms, professions et lieux d’exercice de plusieurs confrères et consœurs. Les avocat·es étaient désigné·es comme les « coupables cachés du chaos migratoire », accusé·es de contribuer à l’engorgement des juridictions et présenté·es comme les bénéficiaires d’un système supposément organisé au profit de l’immigration.
Face à cette offensive, 10 avocat·es ont fait le choix de poursuivre le directeur de publication de ce magazine devant le tribunal correctionnel de Bobigny pour « doxing » (diffuser une information personnelle permettant d’identifier ou de localiser une personne et l’exposant à un risque direct d’atteinte).
Poursuivre, c’était non seulement se défendre individuellement, mais aussi résister collectivement.
Le SAF et l’ADDE1 les ont soutenus, dès le départ, et à leurs côtés le CNB et les ordres se sont constitués partie civile afin de faire reconnaître l’atteinte portée à l’intérêt collectif de la profession.
Il ne s’agissait pas de faire taire une opinion politique, mais de faire constater qu’une limite avait été franchie : celle qui sépare la critique, protégée par la liberté d’expression, de la mise en danger organisée de personnes identifiables, menacée pour le seul exercice de leur mission, au demeurant fondamentale dans un État de droit. Attaquer publiquement des avocat·es parce qu’i·elles défendent des personnes étrangères, c’est attaquer l’accès au droit, l’aide juridictionnelle et la possibilité, pour toute personne, d’exercer un recours effectif devant un juge.
Par jugement du 18 juin 2026, le tribunal correctionnel de Bobigny a déclaré l’auteur de l’édito et directeur de la publication du magazine coupable et l’a condamné à six mois d’emprisonnement avec sursis total et à 10 000 euros d’amende.
Le jugement rappelle que la liberté de la presse protège le débat, y compris vif, polémique et dérangeant mais la diffusion de l’identité de nos confrères et consœurs dans une logique accusatoire les avaient exposé·es à des représailles qu’aucun·e n’avait recherchées en exerçant une mission que la République leur confie.
Appel a été interjeté par le condamné, et le débat sera à nouveau porté devant la Cour d’appel.
En attendant, c’est avec détermination que nous aurons porté au CNB, tout au long de ce mandat, la conviction qu’aux campagnes de haine et de déstabilisation de plus en plus structurées, il nous appartient de répondre désormais par une résistance organisée. Le contentieux n’est pas un substitut à la mobilisation syndicale ou politique mais un des instruments de défense de la profession, de ses valeurs et de son rôle dans une société démocratique.
Par les temps qui viennent, il nous appartient de rappeler, sans cesse et avec détermination, que nous ne laisserons pas la défense être criminalisée ou menacée par celles et ceux qui rêvent de la faire disparaître.
Notes et références
1. Association Avocats pour la Défense des Droits des Étrangers





















