À bout de souffle ?

Par Claire Dujardin
SAF Toulouse, Présidente du SAF

Notre syndicat fêtera bientôt ses 50 années d’existence.
Si les combats d’autrefois ne sont plus tout à fait ceux d’aujourd’hui, si les modes de lutte ont pu changer, si l’engagement syndical prend des formes différentes, notre syndicat, à travers ses membres, se place depuis toujours aux côtés des justiciables, dans un souci permanent de défense d’un service public de la justice mis à mal.

L’année 2022 aura vu la réélection d’un Président qui n’a plus rien de disruptif pour employer un mot qui lui est cher, et la reconduction d’un Ministre de la justice, qui, espérons-le, aura à cœur d’engager un dialogue avec notre syndicat et sera à l’écoute de nos nombreuses propositions.
Il nous est promis une réparation de la Justice, pour la « rendre aux citoyens ». Si nous ne pouvons que saluer les constats dressés par le comité des États Généraux de la Justice présidé par Jean-Marc Sauvé, force est de constater que nous sommes encore loin de voir le navire voguer sans encombre.
Nous sommes à bord, sûrement mal embarqués, mais décidés à tenir la barre et prêts à changer de cap si besoin.
La vitalité de notre syndicat ressort du nombre des nouveaux et nouvelles adhérent.es, de leur âge et de leur diversité. Sa vigueur est aussi dans l’intensité des débats qui ont émaillé cette année, tous en lien avec notre profession et son évolution. Si parfois nous manquons de force, si souvent nous ressentons Le Mépris, si nous avons parfois envie de faire Bande à part, nous ne sommes pas À bout de souffle !
Il est vrai qu’il est de plus en plus difficile de faire entendre notre voix, lorsque se succèdent réformes et états généraux, conseils et commissions, dont les intitulés sont sortis tout droit d’agences de communication ou de cabinets de conseil.
Que faire face à un enchaînement d’annonces qu’on pourrait qualifier d’indignes, et de prises de position choquantes, parfois relais des idées d’extrême droite que nous devrions combattre unanimement, relayées dans l’immédiat et qui se perdent dans le « nuage d’information ».
La justice est l’affaire de toutes et tous, et ne peut être laissée aux seuls politiques, mais il est parfois difficile de se faire entendre. Il devient pourtant urgent de redresser la barre, car il serait illusoire de croire comme l’a énoncé Jean-Marc Sauvé « que la justice seule peut préserver son office et garantir son indépendance ».

Incontestablement, nous, les avocates et avocats, pouvons servir de boussole face aux dérives d’une société qui penche et tangue de plus en plus vers des idées extrêmes.

Qui aurait pensé, en 2002, que 20 ans plus tard, l’assemblée nationale aurait un vice-président issu du parti créé par Jean-Marie Le Pen  et 89 députés se réclamant de son orientation ?
Nous combattons contre ces idées, face à une crainte, qui ne nous cachons pas, n’est pas de l’ordre du fantasme, de voir notre pays basculer vers les extrêmes. D’autres pays d’Europe – y compris ceux que l’on pensait préservés de ces dérives – l’ont fait, et la France, si elle est le pays de la déclaration des droits de l’homme, pourrait ne pas résister si longtemps à cette vague.
C’est d’ailleurs l’analyse faite par deux professeurs de droit Laurent Pech et Sébastien Platon, à la demande du groupe Les Verts du parlement européen, pour déterminer si la France pourrait résister à un choc autoritaire. Sur l’indépendance de la justice, le rapport interroge le statut du ministère public et la place de la juridiction administrative. Les failles existant dans notre système pourraient tout à fait être mises à profit par des gouvernements autoritaires pour une prise de contrôle telle qu’elle existe en Pologne ou en Hongrie, selon les auteurs¹.
Dès lors, notre profession, de part les valeurs qu’elle entend défendre, par la liberté et l’indépendance qui lui sont consubstantielles, ne peut qu’être une vigie face à ces dérives.

Notre syndicat a une histoire et une légitimité qui peuvent en faire un acteur ou un interlocuteur incontournable des mouvements sociaux qui irriguent notre société. Et comme nous sommes souvent pessimistes par l’intelligence mais optimistes par la volonté, nous serons toujours Ici et Ailleurs, sur le pont à chaque Nouvelle Vague, qu’elle soit de Progrès ou de Régression.
Tout va bien !

Notes et références

1. Juillet 2022, La résistance du système juridique français à un potentiel choc autoritaire, sous la direction de Laurent Pech et Sébastien Platon.