Entre 2020 et 2023, les incidents racistes et antisémites dans les collèges et lycées ont été multipliés par quatre.1 Pourtant, le racisme à l’école reste un sujet sous-documenté, sous-signalé, sous-traité, reflet d’un déni collectif qui traverse à la fois les murs de l’institution et les mentalités de celles et ceux qui y travaillent. Un tabou que l’arsenal juridique existant peine à lever.

Un phénomène massif, obstinément invisible
En juin 2025, la CNCDH publiait son 35e rapport annuel sur la lutte contre le racisme : 9 350 crimes et délits à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux ont été enregistrés en 2024, contre 8 428 en 2023, et les actes antisémites ont littéralement explosé (+ 284 %). Selon les enquêtes de victimation de l’INSEE, 1,2 million de personnes de plus de 14 ans déclarent chaque année au moins une atteinte à caractère raciste. Un chiffre infiniment supérieur aux plaintes enregistrées, lesquelles ne représentent que 4 % des victimes.2
L’école, miroir de la société, n’échappe pas à ce tableau.
Deux niveaux de racisme, une même institution
Le racisme à l’école opère à deux niveaux distincts mais intimement liés. Le premier est celui des élèves entre elles et eux : insultes, moqueries, stéréotypes. Ce racisme ordinaire est souvent minimisé au motif que « les enfants ne savent pas ce qu’elles et ils disent ». Pourtant, nommer et combattre les mécanismes de racisation à l’œuvre dès l’enfance est indispensable.3
Le second niveau est celui des adultes en charge de l’éducation et de l’orientation. Des travaux empiriques menés depuis les années 1990 ont mis en évidence la présence tenace des catégorisations ethno-raciales dans les représentations des agent·es scolaires, y compris dans les décisions des conseils de classe. Une enseignante en témoignait récemment : « En seconde, les filles d’origine maghrébine se retrouvaient en filière technologique quand d’autres, avec les mêmes résultats, allaient en filière littéraire. »4 L’orientation scolaire devient ainsi un espace privilégié d’expression du racisme institutionnel, sans que cela soit nécessairement conscient ou intentionnel.5
Il y a également l’expression du racisme entre collègues. Une enseignante noire a ainsi fait l’objet d’un rappel à l’ordre de son inspectrice au motif qu’elle « ferait du communautarisme » et favoriserait les enfants noir·es de sa classe. Ce présupposé, ne reposant sur aucun fait établi, procédait d’un imaginaire raciste attribuant à l’enseignante une connivence supposée avec des élèves de sa « communauté ». Si l’intéressée a finalement obtenu gain de cause, cette situation révèle un angle mort institutionnel : le corps enseignant lui-même peut être vecteur de préjugé racial.6
L’autocensure : quand le racisme intégré oriente les destins
L’un des effets les plus ravageurs est peut-être celui qui se joue le plus silencieusement : l’intériorisation par les élèves des représentations qui les réduisent. « C’est mieux que je lâche l’affaire, je suis noir, je viens de Grigny [ville de l’Essonne], je pourrai jamais être ingénieur ».7
Cette phrase, entendue dans un collège de banlieue parisienne, illustre ce que Douce Dibongo a théorisé comme « charge raciale » : ce poids psychologique, cognitif et émotionnel que portent les personnes racisé·es.8 Une enquête réalisé en 2013 pour le Défenseur des droits établissait que les descendant·es d’immigré·es ressentent significativement plus souvent un traitement différencié lors des décisions d’orientation, dans la notation et dans la discipline. Ce sentiment ne s’appuie pas sur la seule perception : il s’appuie sur une réalité tangible qui tend à être de plus en plus documentée.9
Un arsenal juridique insuffisant face à des résistances structurelles
La France dispose d’un cadre normatif dense à l’instar de la loi du 27 mars 2017. Plusieurs initiatives sont également prises : plan national 2023-2026 porté par la DILCRAH, semaine annuelle d’éducation contre le racisme. Si ces dispositifs sont nécessaires, ils ne sont cependant pas suffisants.10
En effet, les suites données aux manquements racistes de personnels de l’Éducation nationale restent opaques. Les procédures existent : sanctions administratives, signalements, poursuites pénales, mais leur mise en œuvre se heurte à la relation asymétrique entre l’enseignant·e et l’élève, à la difficulté de prouver les manifestations plurielles du racisme et à la réticence institutionnelle. La CNCDH relève que le taux de poursuites n’est que de 0,16 % pour l’ensemble du contentieux raciste, un chiffre particulièrement révélateur d’une impunité de fait pour les victimes mineures.
Le droit au bonheur : un horizon pas encore à la portée de tou·tes
Le droit au bonheur, aspiration qui traverse le bloc de constitutionnalité, devrait garantir à tout·e enfant scolarisé·e un espace préservé des violences racistes. Or, c’est précisément ce qui est quotidiennement nié pour un nombre considérable d’élèves. L’école n’est pas seulement le lieu où l’on apprend à lire : elle est aussi celui où se forge l’estime de soi, où se projette l’avenir.
Faire reculer ce tabou suppose d’accepter de nommer ce qui se passe réellement. Cela implique de doter les familles d’outils juridiques effectifs pour signaler, faire qualifier et sanctionner les actes discriminatoires, y compris lorsqu’ils émanent de personnels de l’institution.
En réalité, la question n’est pas de savoir si l’école est « raciste » au sens absolu du terme. Elle est de savoir si nous sommes collectivement prêt·es à regarder en face les inégalités raciales qu’elle produit, et à en répondre.
Notes et références
1. Ministère de l’Éducation nationale, données statistiques sur les actes racistes et antisémites dans les établissements scolaires, années 2022–2023 et 2023–2024 ; CNCDH, 35e rapport annuel sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, juin 2025, www.cncdh.fr.
2. CNCDH, 35e rapport annuel sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, juin 2025, www.cncdh.fr.
3. Brun Solène, La société des semblables. Essai sur la société et la « question raciale », La Découverte, 2023.
4. L’Étudiant, « J’ai des élèves qui s’orientent en fonction de ça » : le tabou du racisme à l’école, Enquête, 10 décembre 2025
5. Lorcerie Françoise, L’école et le défi ethnique, INRP / ESF, 2003 ; Lorcerie Françoise (dir.), Nyambek-Mebenga Francine (dir.), Racismes et école, Cahiers pédagogiques, n° 595, 2024.
6. Situation rencontrée par l’autrice au sein de son cabinet.
7. Expérience dont a été témoin l’autrice de l’article.
8. Dibongo Douce, La charge raciale, vertige d’un silence écrasant, Fayard.
9. Brinbaum Yaël, Primon Jean-Luc, Comprendre le sentiment d’injustice et les discriminations vécues par les descendant·es d’immigré·es à l’école, Rapport pour le Défenseur des droits, 2013.
10. DILCRAH / Éduscol / Conseil des sages de la laïcité, Vademecum Agir contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine, 2026 (mise à jour), dilcrah.gouv.fr.




















