Éteindre un incendie avec un briquet

PAR Hugo Partouche - SAF Paris

L’analyse de Gisèle Sapiro dans l’article qui précède est une contribution essentielle à plusieurs égards. Elle nous arme.

Elle nous offre d’abord un argumentaire limpide à une époque où les mots nous manquent souvent face au simplisme des discours d’extrême-droite. Elle nous rappelle ensuite l’importance de la sociologie pour articuler le droit et le réel. Elle étend enfin le domaine de la performativité : très associée au droit – au juge qui dit le droit – elle existe pourtant aussi hors du droit dans les discours de haine.
Elle propose l’idée selon laquelle le droit pourrait permettre d’identifier la performativité des discours de haine et de les neutraliser1.
Pourtant, l’exemple du Décret-Loi Marchandeau incriminant les discours antisémites et xénophobes nous interpelle. Dans un contexte de déferlement d’une parole antisémite2, le quatrième gouvernement Daladier a fait le choix d’une réponse juridique au constat du danger des discours de haine que font les sociologues.3
Moins d’un an après sa promulgation, ce texte est pourtant abrogé par loi du 27 aout 1940 (JO n° 0217 du 30 aout 1940).
A-t-il été adopté trop tard pour enrayer la croissance du sentiment anti-juif, qui était, rappelons-le, peu dissociable de la xénophobie ? Peut-être. Le droit cède-t-il toujours face aux mouvements de la société ? Que ce soit par la voix du juge ou par la main du législateur.
En tout cas, il interroge l’efficacité de la sollicitation du droit face aux discours de haine.
Outre l’effet utile du droit pour limiter la diffusion de la haine elle-même, effet dont la réalité reste à déterminer, nous observons une manipulation des règles de droit par l’extrême-droite, à laquelle nous devons également nous confronter.
La plus marquante est la stratégie dite de l’appât.
La Finlande en fournit une illustration4. Jussi Halla-aho est un polémiste d’extrême-droite tenant depuis 2003 un blog anti-migrant·es. Selon lui, les minorités ethniques bénéficieraient d’un niveau de protection plus élevé contre la critique que la population dite majoritaire.
Pour le démontrer, il publiait le 3 juin 2008 un article de blog intitulé Quelques appâts pour Mika Illman à destination du procureur ayant obtenu la condamnation de Seppo Lehto, politicien d’extrême-droite, condamné pour incitation à la haine raciale. Il prétendait que le ministère public, en ciblant de manière disproportionnée les militants anti-immigration tels que Lehto, agissait comme censeur.
Par un premier « appât », il affirmait que la vie de Mahomet (marié selon lui avec une fille mineure), permettrait d’associer l’islam, en tant que religion, à la pédophilie. Par un second, il reprenait les termes d’une publication satyrique ayant qualifié les Finlandais·es de généralement alcooliques et enclin·es à la violence de ce fait, pour soutenir que la minorité somalienne était caractérisée par un « trait national ou génétique » consistant à « dépouiller les passants et vivre en parasites aux frais du contribuable ».
Hallo-aho a été poursuivi et condamné pour ces propos. Outre les débats juridiques associés, les étapes de la procédure ont été le moment d’une médiatisation intense par laquelle Hallo-aho a à la fois été conduit à justifier de la légitimité, dans le débat public, de ses positions et à accroître sa notoriété.
Le blogueur de 2008, alors élu municipal et homme politique de second plan, est devenu en 2023 président du Parlement finlandais.
De telles stratégies, aussi nommées recherche volontaire de culpabilité5, servent de modèle dans les nombreuses conférences et cycles de formation organisées par l’internationale réactionnaire à Paris6, Budapest7, Madrid8
Geert Wilders, aux Pays-Bas, en un spécialiste.9
Elles ne sont pas non plus sans rappeler la manière dont Éric Zemmour est passé des plateaux d’i-Télé et de France 2 à un score de 7 % à l’élection présidentielle de 2022, quand concomitamment, il a été condamné trois fois entre 2011 et 2022 pour avoir violé des lois incriminant les discours de haine (et de nombreuses fois depuis).
Il s’agit d’utiliser la culture du buzz mais aussi d’exploiter le décalage entre certain·es citoyen·nes qui ressentent de la haine et le législateur qui incrimine les discours de haine. Dans ce chiasme, la légitimité de la haine est établie – parce qu’elle est populaire, en même temps que la démocratie libérale est mise sur la touche – parce que déconnectée des « vraies émotions » du peuple.
Cette dynamique est possible par le droit : en nous forçant à discuter de la question de savoir si sa haine relève d’un débat d’intérêt général, l’extrême-droite fixe d’une part les limites des discours de haine qui sont autorisés tandis, d’autre part, qu’elle fait vivre ceux qui sont interdits dans un cadre qui échoue à les neutraliser effectivement, autrement que par des condamnations plus ou moins symboliques dont se servent ensuite les condamné·es pour justifier qu’elles et qu’ils n’appartiennent pas à une élite dont elles et ils sont pourtant issu·es et qu’ils ou elles qualifient de « bien-pensante » pour l’opposer au peuple.
Quelques jours avant la promulgation du Decret-Loi Marchandeau, Robert Brasillach publiait dans Je suis partout La question singe, pamphlet en faveur d’une politique « antisimiesque ». Les calembours, les similarités phonétiques et les références à un discours spécifiquement antisémite ne trompaient pas.

Cet article, qui demeure l’un des les plus importants de sa carrière, illustre le plaisir de l’extrême-droite à se moquer des tentatives de policer les discours de haine.
Et ce plaisir, ce second degré, cet art du contournement permettent à la haine d’être vue comme drôle et maline, évidente et partagée, sauf par une élite dont l’extrême-droite s’extrait.10
Autant de pièges qu’il nous faut prendre en compte avant de solliciter frontalement le droit pour empêcher la propagation des discours de haine.

Notes et références

1. Implicitement, il le pourrait peut-être aussi parce qu’il est le domaine privilégié du performatif, ou le seul légitime
2. Malheureusement, le mot « libération » des paroles de haine lui est parfois préféré.
3. Et d’ailleurs, des historiens et des juristes de droit international pénal.
4. Askola, Heli. « Taking the Bait? Lessons from a Hate Speech Prosecution », Canadian journal of law and society. 1 avril 2015, vol.30 no 1. p. 51 71
5. Flinders, M., & Hinterleitner, M. (2025). The Politics of Blame-Seeking: Strategic Antagonism, Effective Alignment and Benefitting From Backlash. Political Studies, 73(1), 434-453.
6. basta.media/The-Great-Reset-extreme-droite-europe-lance-a-Paris-son-plan-pour-demanteler-UE
7. www.letemps.ch/monde/en-hongrie-orban-rassemble-les-nationalistes-pour-se-booster-avant-les-elections?srsltid=AfmBOopRx9tGRN2WrYSVzyxbg891fVmfO899beXntLYol1eVQDhGDfHq
8. euractiv.fr/news/la-grand-messe-de-lextreme-droite-europeenne-se-reunit-a-madrid-pour-renforcer-son-unite/
9. Rekker R, van Spanje J. Hate Speech Prosecution of Politicians and its Effect on Support for the Legal System and Democracy. British Journal of Political Science. 2022;52(2):886-907. doi:10.1017/S000712342000068X
10. Et parfois, certain·es de nos camarades utilisent les mêmes techniques.

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