La profession d’avocat·e aime se penser libre et indépendante. Pourtant, derrière cette image, les conditions concrètes d’exercice du métier ont profondément évolué ces dernières années. Intensification du travail, pression économique croissante, multiplication des urgences, immédiateté des échanges, transformation des modes d’organisation des cabinets : autant de réalités qui pèsent aujourd’hui sur le quotidien de nombreux confrères et consœurs.
Les chiffres disponibles sont éclairants. Une majorité d’avocat·es collaborateur·ices estime que leur cabinet ne met pas suffisamment d’actions en place pour améliorer le bien-être au travail. Plus de la moitié des avocat·es déclarent avoir déjà été proches du burn-out en raison de leur activité professionnelle. Près d’un tiers ressent un manque de sens dans son travail.
Ces constats ne peuvent être réduits à des situations individuelles. Ils disent quelque chose de plus profond : une profession confrontée à des transformations structurelles qui fragilisent les conditions d’exercice du métier et isolent celles et ceux qui le pratiquent.
Dans un contexte où chacun·e court après le temps, où les cabinets se structurent parfois selon des logiques de rentabilité de plus en plus fortes, où les jeunes confrères et consœurs peuvent se sentir démuni·es face aux exigences du métier, il devient essentiel de réinventer des espaces collectifs de réflexion sur nos pratiques professionnelles.
C’est précisément l’objectif des groupes d’analyse des pratiques professionnelles (GAPP).
Rompre l’isolement professionnel
L’analyse des pratiques professionnelles est un outil largement utilisé dans d’autres secteurs où les enjeux humains et relationnels sont centraux : santé, travail social, éducation. Elle repose sur une idée simple mais puissante : apprendre de ses pairs à partir de situations concrètes vécues dans l’exercice du métier.
Dans ces groupes, un·e participant·e présente une situation professionnelle qui l’interroge : une relation difficile avec un client, une stratégie procédurale incertaine, une tension au sein d’un cabinet, un dilemme éthique, une difficulté d’organisation ou de positionnement.
Le groupe écoute d’abord, puis questionne, reformule, et enfin partage ses propres expériences. L’objectif n’est pas de juger ni de délivrer sa solution clé en main. Il s’agit plutôt d’ouvrir des perspectives, de déplacer les regards et de permettre à chacun·e de reprendre prise sur sa pratique concrètement.
Dans une profession où l’on est souvent seul face aux difficultés rencontrées dans les dossiers, ce type d’espace permet de rompre l’isolement professionnel et de redonner toute sa place à l’intelligence collective.
Une initiative portée par la section marseillaise du SAF
C’est dans cette perspective que la section marseillaise a souhaité expérimenter ce dispositif depuis deux ans. Formée à l’animation de ces groupes, j’ai la chance d’accompagner mes camarades. Les deux premières années, le groupe était ouvert. Les confrères et consœurs de la section pouvaient y participer librement une fois par trimestre. La composition du groupe fluctuait au gré des besoins.
Depuis plusieurs mois, le premier groupe d’analyse des pratiques professionnelles fermé (12 membres constants de la section) se retrouvent tous les deux mois.
Ce cadre volontairement restreint permet de créer un espace de confiance indispensable à la qualité des échanges et l’approfondissement de l’analyse effectuée.
Au fil des séances, les participant·es constatent souvent que les difficultés qu’elles et ils pensaient individuelles sont en réalité largement partagées. Ce travail collectif permet de prendre du recul, d’identifier d’autres façons d’agir et de repartir avec des pistes concrètes pour faire évoluer sa pratique.
Penser aussi les conditions d’exercice du métier
Dans la continuité de cette première expérience, la section marseillaise du SAF a également lancé un premier GAPP thématique consacré à la gestion du cabinet.
L’organisation du travail, la gestion du temps, la structuration économique des cabinets, la relation entre associés et collaborateurs ou encore la conciliation entre engagement professionnel et vie personnelle sont aujourd’hui des sujets centraux pour de nombreux avocat·es.
Ces questions sont pourtant rarement discutées collectivement, alors même qu’elles structurent profondément nos conditions d’exercice.
Défendre une certaine idée du métier d’avocat·e
La mise en place de ces groupes ne relève pas seulement d’une démarche méthodologique. Elle s’inscrit pleinement dans les valeurs portées par le Syndicat.
Réfléchir collectivement à nos pratiques, partager nos expériences et interroger nos conditions d’exercice constitue aussi une manière de défendre une certaine idée du métier d’avocat·e : une profession attachée à l’indépendance, à la solidarité entre confrères et consœurs, et à la dimension profondément humaine de notre activité.
Car le métier d’avocat·e n’est pas seulement une expertise technique. Il implique un positionnement, des choix, des responsabilités sociales et éthiques. Dans un contexte où les pressions économiques peuvent parfois prendre le pas sur ces dimensions, il est d’autant plus nécessaire de créer des espaces où ces questions peuvent être discutées librement entre pairs.
Prendre le temps de penser nos pratiques, c’est aussi refuser que l’organisation
du travail et les logiques de productivité dictent seules la manière dont nous exerçons notre métier.
Une dynamique collective à poursuivre et étendre
Les premiers retours des participant·es montrent à quel point ces espaces peuvent être utiles. Ils permettent de prendre du recul et de construire des réponses collectives à des difficultés souvent vécues de manière isolée.
C’est aussi une manière de recréer du collectif dans une profession où l’individualisation du travail tend à s’accentuer.
La section marseillaise du SAF souhaite donc poursuivre et développer cette initiative.
Elle l’a même déjà fait. Dans le cadre de la commission qualité de vie au barreau de Marseille, j’ai animé une première séance d’analyse des pratiques professionnelles qui s’est déroulée le 19 février 2026 réunissant des avocat·es aux expériences variées.
Parce que réfléchir ensemble à nos pratiques professionnelles n’est pas un luxe. C’est une nécessité pour celles et ceux qui souhaitent exercer ce métier de manière consciente, solidaire et fidèle aux valeurs qui fondent notre engagement.
Les confrères et consœurs intéressé·es par ces démarches sont invités à se rapprocher de la section marseillaise du SAF et/ou de moi-même pour rejoindre ou contribuer à ces groupes.
Car penser collectivement nos pratiques, c’est déjà commencer à transformer la profession.





















